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Michael Löwy
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Michael Löwy born in Brazil, lives in Paris since 1969. Emerit research director in social sciences, CNRS (National
Center for Scientific Research). Last book in English : «The Theory of Revolution in the Young Marx», Chicago, Haymarket, 2005.
1. Quels sont les aspects de l’héritage marxiste qui appartiennent définitivement au passé, et quels sont ceux qui vous semblent toujours aussi pertinents aujourd’hui ?
L’essentiel de la pensée de Marx me semble toujours d’actualité : sa philosophie de la praxis, sa méthode dialectique matérialiste, son analyse critique du capitalisme - notamment le fétichisme de la marchandise – comme système inhumain et aliéné, sa compréhension de l’histoire comme lutte de classes, et son projet de transformation révolutionnaire du monde : le communisme. Ce qui appartient au passé sont les concessions au positivisme et à l’idéologie du progrès, la vision trop peu critique du dévéloppement des forces productives, l’illusion d’une marche inévitable de l’histoire - « avec la nécessité des lois de la nature » - vers le socialisme.
2. Quels sont les principaux problèmes théoriques que les marxises auraient aujourd’hui à résoudre ?
Le principal problème théorique que les marxistes doivent aujourd’hui résoudre est celui posé par la crise écologique de la planète.
Cette crise confirme les analyses marxistes sur la nature expansionniste du capital, sa vocation à la domination mondiale, sa tendance à détruire l’environnement. Mais elle exige des marxistes une révision critique de leur héritage, en le débarassant des scories productivistes : la révolution socialiste - ou plutôt, eco-socialiste - exige non seulement une transformation des rapports de production, mais aussi des forces productives elles-mêmes.
Il faut s’inspirer des remarques de Marx sur la Commune de Paris : les travailleurs ne peuvent pas s’emparer de l’appareil d’Etat capitaliste et le mettre à fonctionner à leur service. Ils doivent le « briser » et le remplacer par un autre, de nature totalement distincte, une forme non-étatique et démocratique de pouvoir politique. Le même vaut, mutatis mutandis, pour l’appareil productif : par sa nature, et sa structure, il n’est pas neutre, mais au service de l’accumulation du capital et de l’expansion illimité du marché. Il est en contradiction avec les impératifs de sauvegarde de l’environnement et de santé de la force de travail. Il faut dont le « révolutionnariser », en le transformant radicalement. Cela peut signifier, pour certaines branches de la production - les centrales nucléaires par exemple - de les « briser ». En tout cas, les forces productives elles-mêmes doivent être profondément modifiées. Certes, des nombreux acquis scientifiques et technologiques du passé sont précieux, mais l’ensemble du système productif doit être mis en question du point de vue de sa compatibilité avec les exigences vitales de préservation des equilibres écologiques.
Cela signifie tout d’abord, une révolution énérgétique, le remplacement des énérgies non-renouvelables et responsables de la polution et empoisonnement de l’environnement - charbon, pétrole et nucléaire - par des énérgies « douces » et renouvelables : eau, vent, soleil.
Mais c’est l’ensemble du mode de production et de consommation - fondé par exemple sur la voiture individuelle et d’autres produits de ce type – qui doit être transformé, ensemble avec la suppression des rapports de production capitalistes et le début d’une transition au socialisme. J’entends par socialisme l’idée originaire, commune à Marx et aux socialistes libertaires, qui n’a pas grand chose à voir avec les prétendus régimes « socialistes » qui se sont écroulés à partir de 1989 : il s’agit de « l’utopie concrète » - pour utiliser le concept d’Ernst Bloch - d’une société sans classes et sans domination, où les principaux moyens de production appartiennent à la collectivité, et les grandes décisions sur les investissements, la production et la distribution ne sont pas abandonnés aux lois aveugles du marché, à une élite de propriétaires, ou à une clique bureaucratique, mais prises, après un large débat démocratique et pluraliste, par l’ensemble de la population. L’enjeu planétaire de ce processus de transformation radicale des rapports des humains entr’eux et avec la nature est un changement de paradigme civilisationnel, qui concerne non seulement l’appareil productif et les habitudes de consommation, mais aussi l’habitat, la culture, les valeurs, le style de vie.
3. Quels sont à ton avis les penseurs marxistes les plus marquants des dernières décennies et quelle est l’importance de leur contribution au développement du marxisme ?
J’ai beaucoup d’admiration pour les travaux de Karel Kosik et de Istvan Meszaros, ainsi que pour l’œuvre des grands historiens marxistes anglais, EP Thompson, Christopher Hill, Eric Hobsbawm et Perry Anderson. Je pense que la contribution de théologiens de la libération comme Leonardo Boff, Enrique Dussel ou Frei Betto a beaucoup apporté au marxisme en Amérique Latine. L’Amérique Latine a une riche tradition marxiste, dont les réprésentants actuels sont des historiens comme Eduardo Galeano, Horacio Tarcus et Adolpho Gilly et des philosophes comme Carlos Nelson Coutinho, Leandro Konder Nestor Kohan et Bolivar Echevarria. En France, après la disparition des grands penseurs de l’après-guerre - Henri Lefebvre, Guy Debord - on trouve, dans la nouvelle génération, des philosophes comme Daniel Bensaïd, des historiens comme Enzo Traverso, des sociologues comme Philippe Corcuff, qui ont contribué à renouveler la réflexion marxiste.
Mais je voudrais rendre hommage à un penseur, décédé en 1994, qui a été très important dans la formation de notre génération : Ernest Mandel.
Ernest Mandel était connu non seulement comme le théoricien principal de la Quatrième Internationale, mais aussi comme l’un des plus grands économistes marxistes de la deuxième moitié du vingtième siècle. Néanmoins, l’écho de ses travaux portait bien au-delà des rangs du mouvement fondé par Léon Trotsky ou du cercle des étudiants en économie.
De Paris à Sao Paulo, de Berlin à New York, et de Moscou à Mexico, les raisons de cette large attraction, de cet intérêt et de ce cette sympathie sont nombreuses. L’une d’elles résidait certainement dans la dimension humaniste révolutionnaire de ses écrits.
Cette dimension est un des principes unificateurs de sa pensée, un fil rouge qui traverse ses travaux, qu’il traite du débat économique à Cuba, de la pauvreté dans le Tiers Monde, de l’économie politique marxiste ou de la stratégie révolutionnaire aujourd’hui. Il rattachait chaque question, qu’elle soit économique ou politique, chaque événement, chaque conflit, chaque crise, à un point de vue global, à la lutte pour une émancipation humaine universelle et révolutionnaire. Son travail n’était pas prisonnier d’un point de vue étroit, d’une approche étroite technique ou tactique, d’une méthode économiste ou “ politiste ”, mais s’enracinait toujours dans une perspective humaniste révolutionnaire plus large, historico-mondiale.
C’est la raison pour laquelle ses écrits économiques ne se confinent jamais uniquement aux forces abstraites et aux “ lois économiques ”, mais traitent d’êtres humains concrets, de leur aliénation, de leur exploitation, de leur souffrance — aussi bien que de l’histoire de leurs luttes, de leurs refus de se soumettre à la domination du capital. Certes, l’humanisme de Mandel n’avait rien à voir avec le vague “ humanitarisme ” en vogue aujourd’hui. Pour lui, en tant que marxiste, l’avenir de l’humanité dépendait directement de la lutte de classe des opprimés et des exploités.
4. Peux-tu évoquer ta position par rapport à la question de la place de la dialectique dans la théorie marxiste ?
Je ne crois pas à des « lois de la dialectique », mais je pense que la dialectique, comme méthode qui tente de rendre compte de la réalité historique et sociale comme une totalité en mouvement, traversé de contradictions et de processus de rupture, est essentielle au marxisme. Est-ce un hasard si une des plus grandes œuvres de philosophie marxiste du 20ème siècle, Histoire et Conscience de Classe (1923) de Lukacs est une tentative de rétablir la dialectique hégélo-marxiste au cœur de la politique révolutionnaire ? Est-ce un hasard si Lénine, en pleine crise politique du mouvement ouvrier en août 1914, a ressenti le besoin de lire la Logique de Hegel, ce qui a profondément bouleversé sa conception du marxisme ?
5. Dans les années 90, l’opinion était largement répandue, selon laquelle la contradiction entre travail et capital n’était plus le conflit principal des sociétés contemporaines. Es-tu d’accord avec cette idée ?
Je suis moi aussi convaincu de la centralité du conflit entre le travail et le capital. Mais si l’on isole ce conflit des autres contradictions sociales, on réduit le marxisme à un « trade-unionisme » corporatiste. Il faut intégrer, dialectiquement, le conflit travail/capital avec les autres formes d’oppression - nationale, de genre (les femmes), de race - et avec la contradiction capital/nature. La classe des travailleurs - au sens large de personnes obligées à vendre leur force de travail pour vivre - ne pourra devenir la « classe universele », à vocation émancipatrice, qu’en s’associant au combat des femmes contre le patriarcat, des minorités opprimés contre le racisme, des peuples dominés contre l’impérialisme. Le combat contre le capitalisme vise l’exploitation du travail, mais aussi - et c’est décisif - la destruction de la nature, qui concerne l’humanité dans son ensemble.
6. Quels points de rencontre vois-tu aujourd’hui entre la théorie marxiste et les mouvements sociaux de masse ?
Je crois à la nécessité d’un échange, d’une « fertilisation réciproque » entre le marxisme et les mouvements sociaux. Si la théorie marxiste peut beaucoup apporter à ces derniers, en termes de compréhension du capitalisme et de ses conséquences sociales et écologiques catastrophiques, elle doit être capable de s’enrichir avec l’expérience et l’apport des mouvements écologistes, féministes, indigènes, anti-racistes, anti-impérialistes. Le mouvement altermondialiste est précisement un lieu de rencontre où cet échange peut avoir lieu, dans le combat commun contre la guerre et le néo-libéralisme capitaliste, et dans l’espoir qu’« un autre monde est possible ».
7. Une philosophie marxiste peut-elle exister dans le cadre de l’Université bourgeoise ? Peux-tu nous dire quelque chose de ton expérience à ce propos ? Comment la bourgeoisie peut-elle tolérer une présence marxiste dans le cadre d’un de ses appareils idéologiques, tel que l’Université ?
L’Université n’est pas simplement un « appareil idéologique l’Etat », mais aussi un lieu de production culturelle, relativement autonome. Dans certains pays, ou dans certaines périodes historiques, cette autonomie est réduite, ou disparaît, les Universités sont « néttoyées » de toute pensée critique, et marxiste en particulier. Mais dans d’autres circonstances, elles peuvent devenir des lieux où s’élaborent des formes de culture contre-hégémoniques. Le danger c’est l’enfermement dans le « ghetto universitaire », dans la tour d’ivoire de la théorie pure - comme il arrive si souvent chez des universitaires, même parmi ceux qui se veulent critiques.
Pour un marxiste, la théorie ne peut pas être séparée de la pratique et l’universitaire doit s’engager, comme tout autre travailleur, dans les partis, syndicats ou mouvements qui luttent contre la domination du capital. Mon expérience personnelle c’est qu’il n’y a pas de contradiction entre le travail intellectuel dans le cadre d’une Université et le militantisme politique dans une organisation anti-capitaliste…
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